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Le nord de la Malaisie à vélo

Depuis le nord-est de la Malaisie, nous avons rejoint la région de Kuala Lumpur au centre-ouest du pays en traversant une chaîne de montagnes culminant à plus de 2000m. En prenant notre temps, nous avons pédalé trois semaines dans la péninsule malaisienne et nous avons été complètement emballés par sa nature extraordinaire, de la côte somptueuse aux montagnes sauvages, ainsi que par la richesse et la diversité de sa culture. Il an encore fait très chaud et très humide !

Nous arrivons de Thaïlande en train à Sungai Kolok. Le franchissement de la frontière, avec les formalités administratives, se fait sans encombres et dure un peu moins de trente minutes. Une fois traversé le pont qui sépare les deux pays, le changement de décor est brutal : les façades des bâtiments sont décrépies et une bonne moitié des véhicules tombent en ruine. La ville semble un peu à l’abandon, avec peu d’activité et quelques moutons broutant les touffes d’herbes qui poussent parmi les gravas. Nous sommes dans le Kelantan, l’une des provinces les plus pauvres mais aussi les plus conservatrices du pays. La population du pays est composée d’un mélange de malais de confession musulmane, de chinois de tradition taoïste et de minorités indiennes, soit un bon melting-pot culturel. L’état du Kelantan est cependant à 98% malais. Hasard de notre calendrier, nous arrivons dans la province la plus musulmane du pays le premier jour du ramadan. 

Il n’y a pas vraiment d’hôtels dans ce coin reculé, mais Google Maps, et dans une moindre mesure Booking.com indiquent plusieurs « homestay » en guise d’hébergements. Il s’agit de maisons ou d’appartements bien équipés, dont le propriétaire vient nous remettre les clefs comme pour un AirBnB. C’est pas cher, confortable, et appréciable d’avoir beaucoup de place.

Nous avions lu que pendant le mois du Ramadan la plupart des restaurants seraient fermés. Sylvain est donc envoyé sillonner les rues Rantau Panjan pour retirer des ringgits, la monnaie du pays, et ramener de quoi manger. Il est près de 18h et la ville est maintenant pleine d’activité. Tous les commerces et les restaurants paraissent fermés mais les gens circulent à moto ou en voiture et s’arrêtent régulièrement pour acheter de la nourriture ou des boissons. De petits stands montés provisoirement le long des routes jouent le rôle de cantines et proposent des plats variés, servis à la louche dans des poches en plastique fermées par des élastiques. Les gens, autant les hommes que les femmes, sont sympathiques et curieux. Sylvain revient la sacoche pleine de mets délicieux et nourrissants d’influence indienne. 

A 19h, l’appel à la prière résonne dans toute la ville. L’activité s’arrête, les boutiques ferment et plus aucun véhicule ne circule dans les rues. Après la prière, tout le monde se retrouve en famille pour l’Iftar, le repas marquant la rupture du jeûne le soir. C’est le grand calme pendant une bonne heure puis le brouhaha urbain reprend vers 20h. 

Lorsque nous quittons la ville pour rouler dans la campagne voisine, les signes de pauvreté sont encore plus visibles. Les petites routes sont bordées par des talus couverts de vieux détritus en plastique et parcourues par des véhicules essoufflés, cabossés et rouillés jusqu’à l’os. Les maisons sont pour la plupart très sommaires et rongées par l’humidité, quand elles ne sont pas tout simplement en ruine.

Mais le climat tropical a ceci de bon qu’il recouvre  la misère d’un épais tapis vert de branches, d’herbes et de feuilles. Entre les villages, de magnifiques rizières verdoyantes et parfumées s’étendent sur de grandes parcelles irriguées et bordées de cocotiers. Elles abritent des cohortes d’oiseaux échassiers, de la famille des grues et des cigognes, qui pataugent dans la boue et s’envolent à notre passage. Nous traversons aussi des cultures maraîchères variées et des bosquets de forêt tropicale. Les palmiers à huile dont on nous avait tant parlé sont complètement absents de cette région rurale étonnante par sa diversité.

Les gens sont ici simples, francs et chaleureux. Beaucoup nous klaxonnent et font un geste de la main. Certains, même, n’hésitent pas à nous barrer le chemin avec leur voiture sur les routes étroites pour se prendre en photo avec nous. Ces échanges ne durent que quelques secondes, ne coûtent que quelques sourires, mais font tout le charme du voyage !

Nous nous arrêtons pour le déjeuner dans une petite ville. Les chaises sont retournées sur les tables des bouis-bouis, les rideaux des restaurants sont baissés et même les enseignes de fast-food sont éteintes. Il faut se rendre à l’évidence : tous les restaurants sont fermés faute de clients pendant un mois. Nous devons aussi faire sans les cafés qui nous servaient de refuge en Thaïlande pour laisser passer la chaleur. Des petites boutiques restent heureusement ouvertes et nous permettent d’acheter de quoi pique-niquer. Il n’est pas interdit de manger et boire pour les non-musulmans mais nous préférons être un peu discrets en nous arrêtant quelques kilomètres plus loin bien à l’ombre. Le ramadan modifie ainsi un peu notre routine à vélo. Il devient impératif de partir tôt et de trouver un coin ombragé pour s’arrêter avant midi avec des vivres dans les sacoches. 

Nous arrivons au bord de la mer de Chine à Kuala Besut, petit port permettant de rejoindre les Îles Perhentian réputées pour leurs récifs coralliens. Nous comptons bien en profiter car cela sera peut-être la dernière opportunité de notre voyage en Asie de pouvoir nous émerveiller devant le monde sous-marin. Après avoir laissé les vélos sans difficulté à notre guesthouse, nous embarquons sur un petit bateau surpuissant direction… le paradis ! Nous sommes déposés directement sur une petite plage où est niché notre hôtel. Sur ces îles couvertes de jungle, il n’y a ni routes, ni scooters, ni voitures mais seulement quelques chemins de randonnée. De petits bateaux-taxis permettent de naviguer de plage en plage. Comme c’est la basse saison, il y a peu de trafic en mer et le clapotis des vagues est presque le seul bruit que nous entendons. Les conditions sont parfaites pour profiter des récifs coralliens et de la vie incroyable qui s’y développe : requins, tortues, raies, jardins de coraux multicolores, et des milliers de poissons…. Pendant trois jours, le temps semble s’arrêter devant tant de beauté sur des plages désertes. 

Nous en oublierions presque la vie réelle et le quotidien de tant de gens sur Terre, quand à l’autre bout du monde les bombes tombent sans relâche sur Gaza… Mais même ici il suffit d’ouvrir les yeux pour être rappelé de ce qu’il se passe ailleurs. Depuis notre arrivée en Malaisie, nous sommes frappés par la quantité de drapeaux que nous voyons flotter au dessus des maisons, des écoles, des voitures, des bateaux, voire même au milieu des champs de riz. Des drapeaux malaisiens, bien sûr, mais aussi beaucoup de drapeaux palestiniens ou musulmans. Nous sommes ici très loin du Moyen Orient mais la guerre en Palestine est dans tous les esprits et mobilise beaucoup de gens. La Malaisie a été l’un des premiers pays au monde à reconnaître l’état palestinien et a toujours soutenu officiellement la Palestine. Nous faisons profil bas et évitons d’aborder le sujet, pas mécontents de la neutralité associée à notre drapeau suisse.

Après 150 km de plat tranquille, nous entrons dans le vif du sujet : la traversée des montagnes du centre malais avec 6500m de dénivelé sur 550km ! Heureusement, nous avons repéré un bon nombre d’endroits pour faire des pauses, sous forme de cascades, rivières et promenades dans la jungle. 

La forêt est encore très présente dans ce coin reculé de Malaisie et nous roulons souvent au milieu d’arbres immenses, enchevêtrés de lianes, de fougères et d’arbustes, sous les cliquètements stridents des insectes et les chants joyeux des oiseaux. Parfois, nous avons même la chance d’entendre crier les gibbons du plus profond de la forêt. Ces grands singes chantent en effet pour marquer leur territoire et leurs mélodies puissantes trahissent leur présence sinon invisible. C’est magique ! 

La chaleur est toujours autant écrasante et une bonne partie du pays est mise sous alerte canicule. Heureusement, nous trouvons quelques parcs aménagés dans la jungle, au bord d’une rivière propice à la baignade. L’eau est transparente et fraîche, ce qui est absolument parfait pour se baigner tout habillés et rincer un peu les cochons 😅. Nous nous installons ainsi un soir dans un kiosque en bordure de rivière en laissant le double toit dans le sac. Il fait bien chaud et nous apprécions la ventilation maximale qu’offre la moustiquaire, par ailleurs indispensable pour nous protéger des petits insectes nombreux en forêt. 

Le lendemain, c’est un camping magnifique et perdu dans la forêt que nous dénichons grâce à Google Maps. Nous sommes les seuls clients et très bien accueillis par le propriétaire, un homme d’affaires malais ayant créé ce campement récemment pour se changer les idées et profiter des belles rivières du Kelantan. Comme le camping est loin de tout, il emmène Sylvain en voiture au bazar ramadan du village pour chercher des currys et demande à ses ouvriers de nous faire cuire du riz pour dîner, nous offrant ainsi un excellent dîner. Il n’est pas question de payer quoi que ce soit. Son hospitalité nous touche beaucoup et c’est aussi un moment privilégié pour pouvoir échanger sur son pays respectifs. 

Il nous explique les problèmes qu’il rencontre pour développer son business de produits cosmétiques, en partie à cause des politiques administratives capricieuses et de la réglementation très volatile. Le roi du pays partage le pouvoir avec un parlement très hétérogène et avec les « rois » des différentes provinces locales. En effet, sur les treize états qui composent la Malaisie, neuf sont des sultanats héréditaires. Chacun essaie de tirer la couverture de son côté, tout en essayant de gérer les différentes ethnies et religion. 

À quatre heures du matin, nous sommes réveillés par des bruits de travaux. Ce sont les ouvriers du camping, main d’œuvre importée d’Indonésie, qui travaillent avant le lever du soleil et le début du jeûne, où il ne sera plus permis de boire alors que les températures commenceront à grimper. Nous réalisons que beaucoup de musulmans doivent ainsi modifier drastiquement leur rythme de vie pendant un mois chaque année.

Un soir, ne trouvant pas vraiment d’endroit pour camper, nous demandons à des villageois où poser notre tente. La question est très inhabituelle et nous sentons un peu d’embarras dans notre requête, d’autant plus qu’il est déjà tard et que la rupture du jeûne approche. La communication n’est pas facile, les personnes ne parlant pas anglais. Mais au bout d’une demi-heure, les femmes du coin nous trouvent une maison vide avec un point d’eau et nous installons notre moustiquaire dans le salon. Merci donc à ces dames pour leur accueil. Toutes les femmes sont voilées dans cette région de Malaisie et le port du voile est obligatoire pour les musulmanes. La religion est officiellement inscrite sur la carte d’identité des résidents malaisiens. En dehors de ce signe religieux bien visible, les femmes nous sont apparues bien intégrées dans la société que ce soit dans les écoles, le travail, sur la route ou même dans les loisirs. Mathilde et les filles n’ont ressenti aucune ségrégation durant leur séjour. 

L’accueil que nous recevons dans les campagnes est plutôt discret mais sincère. Les gens nous saluent poliment. Parfois, ils demandent à se faire prendre en photo avec nos vélos. Une vendeuse de légumes nous donne ici des bananes, là du sucre de coco. A Radong, village reculé en bordure des grandes montagnes du centre, le propriétaire de la guesthouse nous accueille chaleureusement avec de la pastèque, des toasts et du thé malgré le ramadan. D’ailleurs, on nous demande régulièrement si nous avons mangé et nous répondons généralement avec entrain pour faire la conversation. Il nous faut quelques semaines pour réaliser que « avez vous mangé » est juste une traduction littérale du malais qui veut dire « ça va », et que les gens s’attendent à un simple « oui et vous ?» poli…

La chambre d’hôte est à deux pas de la mosquée et nous sommes bien immergés dans la vie du village, rythmée par les cinq prières quotidiennes largement diffusées par les haut-parleurs du minaret. La dernière prière nocturne, un mélange de chant et de prêche lancinant en langue arabe dure pratiquement une heure et demie. Ça recommence à 6h du matin, quand il fait encore nuit noire, motivant toute l’équipe à sortir du lit au plus vite et à commencer à pédaler au lever du soleil, à la « fraîche », quand il fait encore moins de trente degrés. La contrepartie est qu’il faut braver les 95% d’humidité typiques du début de journée, mais on ne peut pas tout avoir !

En choisissant un itinéraire bis pour éviter la nationale, nous nous enfonçons encore plus profondément dans la forêt. Et nous avons survécu à une attaque de tigre. Enfin, une potentielle attaque, car nous n’avons vu ni la queue ni le museau du redouté félin. En arrivant à la cascade de Lipa Ketas vers 10h du matin, nous trouvons l’eau si fraîche et l’endroit si magique que nous décidons d’y passer la journée et même de camper sur place. Il y a des toilettes, de l’ombre et une rivière cristalline en bordure de forêt, grande réserve naturelle aux mille espèces végétales. Vers 17h, une dame vient nous faire part de son inquiétude dans un anglais approximatif mais sincère. Une histoire de tigre 🐯, il a quelques mois. Il ne faut pas dormir ici, surtout avec des enfants. Ce n’est pas sûr 😲. Sylvain, qui a déjà peur des chats, ne se le fait pas dire deux fois et plie les affaires, sous les yeux tristes de Mathilde qui imaginait déjà une nuit de bivouac paradisiaque. Et c’est maintenant la course pour rejoindre le village le plus proche avant la tombée de la nuit. Impossible en plus de trouver un logement à l’avance car nous sommes dans une zone d’ombre du réseau téléphonique. 

Par chance, peu avant d’arriver à Meranto, des policiers s’arrêtent pour nous demander si tout va bien ! Très aimablement, ils nous aident à contacter une chambre d’hôtes en cette heure tardive et tout s’arrange. En effet, après 19h, tout le monde est à la prière et en train de dîner et les villes sont désertes. Nous retrouvons le réseau téléphonique et, après une petite recherche, découvrons avec stupeur que des attaques de tigres ont effectivement fait quatre morts fin 2023 dans le village de Meranto à quelques kilomètres de la cascade où nous voulions camper ! Il y a aussi eu quelques problèmes avec les éléphants sauvages dans la même région. Cela refroidit un peu nos envies de camping sauvage dans la jungle pour les prochains jours ! 

Gua Musang est la principale ville de la région et représente pour nous un arrêt bien apprécié. Notre hôtel a même une piscine, ce qui est plutôt rare ici. Les codes des tenues de bain pour pouvoir se baigner en respectant les contraintes religieuses sont assez strictes pour les hommes comme pour les femmes. Heureusement, nous sommes bien équipés et les filles peuvent se rafraîchir. En fin de journée, toute la ville converge vers le bazar ramadan. Une cinquantaine de tentes sont installées dans un parc et proposent une multitude de plats à emporter et de spécialités malaises à déguster la nuit venue. Ces marchés gastronomiques temporaires remplacent ainsi les restaurants et autres bouis-bouis qui ne peuvent ouvrir pendant un mois. Nous déambulons entre les currys, brochettes, kebabs, nouilles sautées, les rotis — des galettes indiennes garnies de légumes — les flans au lait de coco, les coupes de fruits frais et des immenses jarres de boissons multicolores. L’offre est très variée, savoureuse et authentique. Nous adorons pouvoir choisir nos plats sans avoir à déchiffrer un menu incompréhensible et pouvoir dîner ensuite en famille et au calme. Chaque petite ville a son bazar ramadan dont nous abuserons pour satisfaire nos appétits de cyclistes bien aiguisés. 

La route principale numéro 8 qui traverse le centre du nord au sud est large et bien aménagée avec des tranchées coupant à travers les montagnes. Pour éviter les camions et pickups roulant à vive allure sur cette quatre-voies, nous faisons de nombreux détours sur les routes secondaires. Cela rajoute certainement un peu de distance et de dénivelé mais aussi de belles visites. Nous traversons ainsi un village à dominance ethnique clairement chinoise, avec un joli temple taoïste aménagé dans une grotte au sommet d’un piton karstique. L’ambiance y est tellement différente des régions musulmanes conservatrices qu’on se croirait dans un autre pays. Même les chiens, qui avaient complètement disparu des bords de route depuis notre entrée en Malaisie, se font de nouveau entendre. 

Nous nous offrons un autre détour pour aller camper dans le Taman Negara, soit Parc National en malais. Le parc, très renommé, consiste en une forêt primaire incroyablement dense de 4000 kilomètres carrés, pénétrable seulement par quelques chemins entretenus et quelques rivières navigables. Nous arrivons au point d’accès de Sungai Relau, l’un des moins fréquentés. Nous n’avons rien organisé et, faute d’être accompagnés par un guide, nous ne pouvons pas nous aventurer sur les chemins qui s’enfoncent dans la jungle épaisse depuis l’entrée du parc. C’est interdit et, franchement, l’idée de nous retrouver seuls au milieu des lianes, des feuilles et des troncs avec mille yeux qui nous épient ne nous enchante pas vraiment…

Il y a cependant un parcours d’un kilomètre sur d’énormes passerelles en acier qui permet de s’immerger dans la végétation en toute sérénité. Nous sommes complètement seuls sur cette “Tree Top Walk” qui nous amène très haut dans la canopée, dans un univers en trois dimensions fantastique et mystérieux. Les plus gros arbres montent jusqu’à 80 mètres, soit quand même un immeuble de 25 étages, leurs troncs rectilignes enchevêtrés dans un épais réseau de lianes et de branches. Les animaux se cachent et sont difficiles à voir, hormis quelques singes qui viennent défier la gravité en sautant d’un arbre à l’autre pour trouver les meilleurs fruits et quelques oiseaux au plumage trop flamboyant pour se camoufler dans les feuilles. C’est la nature dans toute sa splendeur et nous nous sentons bien petits. Difficile d’imaginer que quelques coup de tronçonneuse suffisent pour remplacer cet énorme réservoir de vie par des palmiers bien insipides. Nous campons à l’entrée du parc, en compagnie des insectes, oiseaux et macaques qui agitent les branches au dessus de nos têtes. 

Pour pouvoir approfondir l’aventure dans la jungle, nous devons contourner le parc national pour en rejoindre l’entrée sud à Kuala Tahan, plus développée pour les touristes. La route alterne entre jungle sauvage et palmeraies géantes assez répétitives. Le silence et la monotonie de cette monoculture contraste avec la cacophonie et la complexité de la jungle.

Après dix jours de vélo en pleine canicule sur des routes en montagnes russes, la fatigue commence à se faire sentir et nos corps demandent une nourriture riche et grasse. Cela tombe bien car nous arrivons à Kuala Lipis, petite ville dans la province de Pahang, moins conservatrice que le Kelantan, et nous trouvons pour la première fois une enseigne de fast-food ouverte le midi ! Il est bien écrit sur la porte que l’entrée est rigoureusement interdite aux musulmans pendant la journée, sous peine de poursuites pénales, mais on ne nous demande pas nos papiers 😀.

Nous laissons nos vélos dans un hôtel pendant quelques jours, le temps de faire un aller-retour en taxi jusqu’à Kuala Tahan, principal point d’entrée du Taman Negara. Nous avions lu que cette section de route n’était pas particulièrement intéressante à vélo. En effet, les champs de palmiers s’étendent jusqu’à l’entrée du parc avec en prime une circulation de camions assez dense aux abords d’une grosse usine d’extraction d’huile. 

Le village de Kuala Tahan se niche au bort d’une rivière qui agit barrière physique entre la zone protégée de Taman Negara et la forêt non protégée au sud. Il y a beaucoup de chambres d’hôtes, installées pour accueillir un tourisme essentiellement occidental. Nous organisons sans problème nos futures sorties avec un guide dont la présence est obligatoire pour s’aventurer au delà d’un kilomètre. Pour une première introduction, nous effectuons seuls une promenade sur un chemin en bois bien aménagé ainsi qu’une balade dans la canopée qui permet d’aller d’arbre en arbre par des ponts de singes. Nous croisons un varan et une belle troupe de macaques facilement observables. Mais nos yeux ne sont pas très aptes à déchiffrer toute la richesse de ce milieu. A la nuit tombée, nous retournons sur le chemin avec un guide. Avec sa lampe torche, il nous révèle la présence de scorpions, de phasmes, d’araignées, de fourmis géantes et même d’un joli serpent couleur d’émeraude qui glisse dans le feuillage à hauteur de nos visages.

Le lendemain, nous nous enfonçons plus profondément dans l’enfer vert accompagnés par un guide extraordinaire pour une journée de randonnée. Avec ses explications, les plantes qui nous entourent deviennent des alliées pour fabriquer des pommades médicinales, faire du feu se nourrir ou se désaltérer. Notre guide nous montre aussi les dangers qui nous guettent, comme un nid de frelons que nous prenons soin de contourner en silence. Les filles trouvent une énergie folle pour escalader les racines géantes et se glisser entre les lianes. Quand la fatigue s’installe, c’est le récit de la rencontre entre notre guide et un tigre au milieu de la jungle il y a quelques années qui les incite à ne pas trop traîner derrière 😉. Après une pause baignade sous une cascade, nous rejoignons la rivière où un bateau nous conduit à un village indigène, Orang Asi en malais. Ces peuples nomades animistes habitaient la forêt avant l’arrivée des malais et des chinois, vivant de chasse et d’une agriculture éphémère, et dormant dans des huttes en palmier très sommaire. Ils sont aujourd’hui pour la plupart sédentarisés, parfois depuis quelques années seulement, et il ne reste qu’une vingtaine de familles nomades dans le parc. Le retour en bateau jusqu’au village, se fait sous une belle pluie tropicale. C’est la première fois qu’il pleut depuis un mois et les habitants sont ravis. Notre dernière journée dans le parc est plus reposante et nous nous laissons porter sur un bateau jusqu’à une cascade pour une dernière baignade. 

Notre prochain petit défi est de monter dans les Cameron Highlands, une région montagneuse et fertile à près de 1500m d’altitude. La route est en excellent état, très large, et les pentes sont plutôt faibles mais il y a environ 70 kilomètres sans garantie de trouver de quoi se ravitailler ou dormir. Bordée d’orchidées et taillée à flanc de coteaux, la route pourrait presque être baptisée canopy road car nous roulons souvent à hauteur d’arbres. Nous entendons quelques singes et apercevons un magnifique et énorme toucan volant d’arbre en arbre haut dans la canopée. 

Nous faisons la montée d’une traite en partant à l’aube et en roulant aussi vite que possible pour éviter de trop rouler l’après-midi : une stratégie payante mais aux limites de nos capacités physiques. Nous transpirons énormément et trouvons heureusement des ruisseaux d’eau fraîche pour remplir nos bidons. L’énergie commence cependant à manquer et c’est une petite boutique à dix kilomètres de l’arrivée qui nous sauve grâce à son frigo de boissons sucrées ou isotoniques. 

Nous arrivons à Ringlet, puis à Tanah Rata, une ville très touristique et un brutal changement de décor. La diversité culturelle qui fait la réputation de la Malaisie devient tout d’un coup bien visible. Les rues sont pleines de boutiques avec des enseignes écrites en chinois et de restaurants variés : chinois, indiens, coréens, japonais, malais et dans une certaine mesure occidentaux. Nous avons bien quitté les campagnes très musulmanes du nord est. 

A 1400m d’altitude, cette région bénéficie d’un climat presque tempéré et les colons anglais y ont fondé une station climatique et installé des plantations de thé. Plus récemment, de nombreuses serres sont apparues pour la production de légumes, recouvrant souvent des pans entiers de collines.

Une promenade très sympathique sur des sentiers bien marqués nous permet d’apercevoir en quelques kilomètres ces différents aspects : forêt tropicale d’altitude avec des mousses et fougères géantes au commencement, puis cultures d’aubergines et de haricots, et les collines verdoyantes des plantations de thé pour finir. La production de thé est relativement anecdotique par rapport à d’autres pays d’Asie comme la Chine ou l’Inde, mais c’est toujours intéressant à voir.

Nous reprenons la traversée des Cameron Highlands à vélo. Dans une ambiance un peu «far west asiatique» se côtoient des immigrés, le plus souvent du Bangladesh, travaillant dans les serres, des investisseurs chinois avec leurs projets immobiliers semi-luxueux et quelques touristes asiatiques venus cueillir des fraises. Par son économie dynamique et prospère, la Malaisie est très attractive pour la population jeune et surtout masculine des pays voisins moins développés. Il y a ainsi plus de deux millions d’Indonésiens qui travaillent dans les plantations, les chantiers ou les usines du pays. Plus récemment, les immigrés bengalis, sri lankais, philippins ou népalais sont venus en nombre combler le besoin grandissant de main d’œuvre, au gré des quotas gouvernementaux ou bien illégalement. Cette population immigrée est bien visible dans les plantations de palmiers ou encore de fruits-légumes, comme ici au Cameron Highlands, générant une circulation assez dense et chaotique de pickups et de camions pour acheminer les travailleurs, les produits phytosanitaires et aussi les récoltes vers les grandes villes d’Ipoh ou de Kuala Lumpur. La principale route traversant la région est donc peu agréable, mais nous trouvons heureusement des chemins de traverse au milieu des serres qui nous mènent jusqu’au dernier col. 

La descente depuis les montagnes jusqu’à la mer fait près de quarante kilomètres, avec des pentes très douces, ce qui nous laisse tout le temps d’apprécier le paysage et de sentir progressivement remonter le taux d’humidité et la température. Une fois en bas, nous longeons des pitons rocheux decapités ou éventrés indiquant l’emplacement des impressionnantes carrières de marbre de la région d’Ipoh, qui approvisionnent en pierres depuis plus d’un siècle les nombreux projets de construction du pays. La poussière des gros engins et la fumée des camions sous la chaleur accablante sont assez désagréables et nous sommes bien contents d’arriver dans un bel hôtel en plein centre d’Ipoh. Avec 750 mille habitants, c’est la première grosse ville que nous visitons en Malaisie. 

Nous laissons maintenant les vélos de côté pour faire un peu de tourisme urbain, rejoindre Kuala Lumpur, la capitale très moderne, et faire une excursion de deux semaines en Indonésie sur l’île de Sumatra. Nous vous raconterons 😀

4 commentaires sur “Le nord de la Malaisie à vélo”

  1. Merci à vous deux de nous faire revivre un voyage avec Nina d’il y a une quinzaine d’années. Le souvenir d’un pays aux orientations religieuses variées est effectivement récurrent. Bonne suite … et bises à vous 4

  2. Uauuu … 😧 every new blog entry is more adventurous. You seem to handle very well complicated situations. Even with “big cats” … I mean, uauuu …

    Thank you so much and all the best wishes for a good continuation of your trip! Abrazos

  3. A nouveau, merci pour ce beau récit où l’on sent l’aventure monter d’un cran. Les récits et les photos donnent envie de venir se perdre dans cette jungle. Quelle expérience de faire cela en famille! Bravo!

  4. Cette partie du voyage est passionnante a lire . On ressent bien les difficultés , les défis a surmonter :. Tout finit bien et c’est mérité 🥵 ! Découverte exceptionnelle de ce coin de Malaisie avec le challenge du ramadan . Bravo , pour votre énergie, votre curiosité, votre ténacité.

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