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Une semaine dans le désert de Gobi

Nous partons vers 9h du matin pour un tour organisé de 8 jours dans le désert de Gobi. Notre guide Bayala et notre chauffeur Bata nous conduiront vers Mandalgobi (province du Gobi du Midi), Dalanzagdag (Gobi du sud), les dunes de Khongor, pour remonter ensuite vers le nord par la vallée d’Ongi (Gobi du Midi) pour finir à Kharkorin (Uvurkhangai).

En quittant le centre d’Ulaanbaatar, les immeubles laissent vite place aux yourtes et à de nombreux élevages de bétail. Finie la ville, place à la campagne. Il n’y a ni arbres ni murs, peu de clôtures, et les troupeaux semblent se partager une prairie infinie de manière fluide et paisible. Il doit sans doute exister des codes et coutumes qui régulent l’utilisation du territoire, mais nous n’en saurons pas plus. Notre guide parle un français correct mais pas suffisant pour décrire l’organisation de la société mongole dans toutes ses nuances.

Nous faisons route vers le sud et il y a peu à peu beaucoup moins de monde. Le paysage est composé de grands espaces plats d’herbes rases avec, de temps à autre, une ou deux yourtes et de grands troupeaux de vaches, chèvres, moutons ou chevaux en liberté. Dans le ciel, les buses de Chine et les milans planent à la recherche de petits mulots. Nos filles sont toutes excitées d’apercevoir leur premier chameau.

Après plusieurs heures de voiture, sur une route qui devient peu à peu une piste, nous arrivons dans une zone de petites montagnes de rochers basaltiques, parsemés d’une végétation éparse limitée à des buissons épineux et de l’herbe rase mais très parfumée. Les paysages sont verdoyants à l’horizon mais ce n’est qu’une illusion et la terre est relativement aride lorsque nous la foulons de nos pieds. Une petite balade nous mène jusqu’à un promontoire d’où nous pouvons contempler l’immensité de la steppe. Plus loin, une source qui paraît-il « guérit les yeux » sort d’un massif de granit. Suivant l’usage, nous nous mouillons les paupières avec : on ne sait jamais 😉.

Nos guides dénichent un coin parfait pour un camping sauvage, au milieu de nulle part et avec une belle vue. Ils nous préparent un bon repas chaud que nous mangeons autour d’une table, assis sur des chaises, avec des couverts en métal. C’est le grand luxe ! Nous passons ainsi trois nuits sous tente en plein désert où, une fois l’obscurité venue, la chaleur retombée et le vent calmé, un silence absolu et apaisant nous berce jusqu’au matin. Lors de brefs réveils nocturnes, le ciel tapissé d’étoiles nous offre le spectacle grandiose que la pollution lumineuse nous vole malheureusement trop souvent chez nous.

Nous faisons le plein d’eau potable près d’une petite cabane aux abords d’une ville. Aujourd’hui c’est gratuit, car un membre de la famille est décédé et la tradition veut que certains produits soient offerts pendant une période de deuil. Nous traversons ainsi une à deux fois par jour de petits villages s’organisant autour de petites épiceries pour un ravitaillement simple. On y trouve un mélange de produits locaux, russes, chinois ou coréens.

Notre chauffeur scrute minutieusement chaque station service en espérant que le précieux liquide sera disponible. Les pénuries sont en effet fréquentes et nous avons amené une réserve pour éviter de rester bloqué au milieu du Gobi. Un autre problème, nous a t’on dit, est la piètre qualité des carburants vendus par les compagnies d’essence mongoles, trop corrompues. Notre chauffeur privilégie les compagnies russes, plus fiables.

Un petit détail qui nous a marqué dans les stations service ou lors des péages sur la route est que notre chauffeur donne sa carte bancaire, puis dicte tout naturellement son code PIN au pompiste ou au caissier. Cet usage cavalier du code secret s’est peut-être établit pour une raison pratique : en Mongolie on roule à droite, mais une bonne partie des voitures viennent du Japon et ont le volant à droite…

Rompant la monotonie du trajet au milieu des étendues désertiques et plates, la vue d’une vingtaine de chameaux attroupés autour d’une flaque de boue déclenche de vives exclamations de joie dans la voiture. Descendant de la voiture climatisée, les filles déchantent quand même assez rapidement, suffoquant sous le soleil brûlant et la puanteur des bêtes 😅. Nous aurons plus tard de bien meilleures occasions d’apprécier ces magnifiques animaux.

Cap au sud, nous nous enfonçons toujours plus dans le désert. La végétation se raréfie encore et le sol, un mélange de sable et de cailloux, n’est parsemé que de maigres brins d’herbes de quelques centimètres de haut. Ces quelques brins de vert par mètre carré suffisent parfois à donner aux vastes plaines des allures verdoyantes et hospitalières – une impression renforcée par les nombreux troupeaux de bétail que nous voyons partout, où chèvres, moutons, vaches, chevaux et chameaux paraissent se satisfaire pleinement de cette herbe rase et clairsemée… Dans ces moments, nous sommes évidemment victimes du « syndrome du touriste en 4×4 climatisé » et il suffit de faire dix pas dehors pour sentir l’hostilité de ce milieu et apprécier à leurs juste valeurs les prouesses d’adaptation des espèces qui y survivent. Le vent, qui s’est débarrassé de toute son humidité au passage de plusieurs massifs montagneux avant d’arriver jusqu’au plateau du Gobi, souffle continuellement et assèche impitoyablement ceux qui s’y trouvent. De nombreux tourbillons de sables traversent la steppe comme un ballet macabre.

Notre circuit dans le Gobi, probablement pas original à en croire les nombreux touristes qu’on y croise, passe par plusieurs points d’interêt montagneux. Ces sites naturels présentent des formations rocheuses impressionnantes, par leur taille, leurs couleurs ou leur forme, et sont à chaque fois l’occasion de promenades à pied bienvenues. L’une d’entre elles se fait dans la fraîcheur d’un joli canyon, au cœur d’un parc naturel. Les explications de Sylvain sur les habitudes alimentaires des nombreux vautours (de magnifiques gypaètes barbus, en fait) qui tournoient au dessus de nous motivent les enfants à marcher d’un bon pas… 😁

Nous dormons parfois dans des camps de yourtes spécialement montés pour les touristes. Les yourtes sont aménagées comme des chambres d’hôtel, avec prises électriques et odeurs de constructions neuves. C’est tout comfort et pas désagréable, mais 4 étoiles c’est bien peu : nous commencions à prendre goût aux milliards d’étoiles du camping sauvage ! D’autant plus que ces camps sont très prisés des tours opérateurs coréens qui envahissent la région et que l’ambiance y est plutôt festive et bruyante.

Ces endroits sont cependant appréciés par les enfants qui y trouvent parfois des compagnons de jeux. Émilie est ainsi très heureuse de découvrir que son anglais limité lui permet d’interagir avec la fille de la gérante d’un de ces camps. Ce sont des moments agréables car les longues heures de voiture chaque jour sont difficiles pour les enfants.

Le contexte de voyage et l’évidence du « c’est ça ou rien » font que les enfants ont d’elles-mêmes rapidement étendus la gamme de saveurs qu’elles jugent acceptables. Les repas se passent ainsi beaucoup mieux que nous aurions pu le craindre et les enfants ne font finalement pas plus de simagrées qu’à la maison… Héloïse se régale à chaque occasion de manger de la viande, laissant de côté les oignons pour dénicher les morceaux avec le plus de « gras de mouton ». Émilie fait à peu près le contraire, mais a suffisamment d’appétit pour les nouilles ou le riz. Maman fait le chef d’orchestre pour que l’opération ne dure pas des heures et papa finit les assiettes…

Après 4 jours de trajet, nous atteignons l’extrémité sud de notre périple en Mongolie. La végétation est maintenant quasi inexistante et le sable prend lentement ses droits sur les cailloux. Les fameuses dunes de Khongor se dessinent à l’horizon. Elles s’étendent sur 120km le long d’une chaîne de montagne. Nous nous installons pour deux jours dans un camp de yourtes plus sommaire. La chaleur est intenable en journée et les épais tapis de laine qui entourent la yourte offrent une fraîcheur relative.

En fin de journée après que le soleil a fini de brûler les rochers, le moment tant attendu par les enfants est enfin arrivé : la balade à dos de chameau. Nous avons croisé plusieurs milliers de ces élégants et charismatiques camélidés qui sont encore élevés en Gobi. Après une petite gymnastique pour s’installer entre les deux bosses et se maintenir en équilibre lorsque le chameau se lève, nous nous laissons guider au pied des dunes dans un paysage surréel. C’est l’explosion de joie chez les enfants qui terminent leur tour par un gros câlin avec ces peluches géantes.

Les heures les plus fraîches du matin sont consacrées à l’ascension de la plus grande dune, faisant presque 200m de haut. L’énergie du groupe est à son maximum et nous escaladons les pentes sableuses et glissantes rapidement. La vue au sommet est spectaculaire et laisse découvrir une vaste étendue de dunes au sud de l’arrête principale ainsi qu’une petite vallée verdoyante comme oubliée par le vent chaud qui souffle déjà. Soudain, un vrombissement puissant se fait entendre et nos yeux scrutent le ciel à la recherche d’un avion. Impossible… c’est en réalité les dunes qui vibrent sous l’effet d’une avalanche de sable dans la pente la plus raide (merci Sylvain…) émettant ainsi un grondement sourd semblant venir de partout. C’est un phénomène connu qui donne à ces dunes le surnom de dunes chantantes.

La descente est l’occasion de multiples galipettes : Émilie descend les dunes en faisant la roue, Héloïse le fait en rampant à toute vitesse la tête en avant, gagnant ainsi son surnom de « petit lézard du Gobi » 😀. L’enthousiasme est tel que nous y retournons à la tombée de la nuit pour profiter une deuxième fois de ce bac à sable géant. Les chaussures restent au départ et nos pieds savourent ce massage frais. Le retour de nuit est l’occasion d’observer la faune nocturne qui sort de sa torpeur : hérisson, lapin, souris « pika », chinchilla. Nous aurons aussi l’occasion d’observer une gazelle gambadant à très vive allure en journée.

Nous nous arrêtons à Bayan Zag (aka Flaming Cliffs), falaises rougeoyantes rendues célèbres il y a près d’un siècle par un naturaliste américain qui y découvrit des fossiles de dinosaures d’une quantité et d’une variété uniques au monde. La présence d’œufs et d’embryons fossilisés particulièrement bien conservés établit alors la preuve indiscutable que les dinosaures pondaient des œufs. La majeure partie de ces artefacts ont été acheminés aux Etats-Unis et ils s’y trouvent encore. Notre guide nous raconte sur un ton un peu amer qu’il a fallu une caravane de 80 chameaux pour mener à bien ce pillage archéologique. Le site lui même est magnifique, mais nous y sommes en début d’après-midi et la chaleur est accablante.

Notre dernier camping sauvage dans le Gobi est planté en bordure d´une forêt de saxaul. Cet arbuste épineux bien adapté au désert développe un réseau de racines allant chercher l’eau à plusieurs dizaines de mètres de profondeur. Pour les chameaux, le saxaul c’est « comme du bonbon », nous explique Bayala. Aucun autre animal n’a un appareil digestif suffisamment puissant pour broyer ces branchages coriaces, mais les hommes apprécient beaucoup (trop ?) ce bois de chauffage très calorique et il est maintenant protégé dans beaucoup d’endroits. Le surpâturage est également un sujet sensible dans cette région où le désert progresse. Un projet sud-coréen de replantation et conservation des arbres est à l’origine d’un parc de plusieurs centaines d’hectares de saxaul. Plantés il y a une dizaine d’années, les arbustes du parc poussent très lentement et arrivent maintenant à peine à la hauteur du genou.

La visite des ruines du monastère d’Ongi nous donne un exemple des conséquences de la lutte pour le pouvoir entre le régime soviétique des années 30 et le clergé bouddhiste qui assujettit alors plus d’un cinquième des habitants de la Mongolie. Staline met quatre jours à raser la trentaine de temples de cet important monastère, massacrant au passage environ 200 moines et forçant les 800 survivants à fuir ou à se fondre parmi la population agricole, loin de toute activité intellectuelle et perdant toute influence politique. Le parallèle avec la stratégie employée à quelques années d’intervalle par Mao au Tibet est assez facile à établir.

Une famille d’éleveurs de bétail a monté une demie-douzaine de yourtes à proximité de la leur et y accueille des touristes pour arrondir leurs fins de mois (l’été). Nous passons notre dernière nuit dans le Gobi dans une de ces « yourtes d’hôtes ». Comme le veut la tradition, nous sommes accueillis par un bol de thé et quelques gourmandises : des gâteaux secs et du fromage de chèvre aigre. Les enfants garderont un souvenir impérissable de la traite des chèvres, réunies en plein air et immobilisées en une double rangée de mamelles par un ingénieux système de cordes. Invitées à participer à la traite, les filles ne se le font pas dire deux fois ! Et elles profiteront de leurs efforts en dégustant lait de chèvre et croûte de crème au petit déjeuner.

Cette escapade dans le mythique plateau de Gobi nous aura permis de réaliser l’immensité, la variété et progressivité du désert, en dehors du stéréotype des dunes de sable présentées dans tous les livres pour enfants. Nous n’avons qu’effleuré du regard les exigences de ce milieu inhospitalier et nous nous interrogeons sur l’extrême engagement des aventuriers qui explorent cette région à pied ou à vélo. Lire Walking Gobi dans lequel Helen Thayer raconte sa traversée du désert à pied a en effet particulièrement contribué à nous faire ressentir l’intensité du lieu.

Une page de notre voyage se tourne lorsque nos guides nous déposent dans un camp de yourtes et que nous y retrouvons nos tandems. La suite au prochain épisode…

17 commentaires sur “Une semaine dans le désert de Gobi”

  1. Merci pour toutes ces infos et photos. Ça semble avoir été une sacrée expérience que ce périple en Mongolie. J’ai du mal à imaginer Sylvain supportant toute cette chaleur !! 😜
    Maintenant, bon courage pour pédaler !

    1. Sylvain Reboux

      Il fait nettement plus frais là où on est maintenant et on sera très bien sûr nos vélos – la voiture était un mal nécessaire pour les longues distances du désert, mais les filles attendent depuis longtemps de pouvoir pédaler 😀

  2. Très belle description de votre incursion dans le désert de Gobi.
    C’est magnifique et les photos sont superbes.
    Continuez !

    1. Je suis épaté par la rédaction de votre aventure en plein désert et en situation compliquée. On apprend plein de choses sur ces lieux où nous n’irons pas ! Visiblement tout se passe bien…mais attention, les 2 bosses du chameau vont se transformer en 2 roues du vélo 🤣. Bises

      1. Sylvain Reboux

        Haha, oui, les filles vont regretter les chameaux mais ont hâte de monter sur les vélos (la voiture c’est décidément pas leur truc…). Si tout va bien on commence à pédaler demain. On a prévu une petite boucle sur plusieurs jours autour de Kharkorin. L’accès à Internet risque d’être limité, donc ne vous en faites pas si les nouvelles sont rares 😉

  3. Dearest Reboux family! Wonderful post. Many of the landscapes remind me of Almería so when you are back you should visit us sometime! I enjoy a lot to read about the local culture and life from the perspective of a European. If you continue posting like this I already see all this material becoming a book that your kids will read as adults and even to their kids!! Looking forward to the next post! In the meantime enjoy your time and take care!
    Abrazos!

    1. Sylvain Reboux

      Dear Pedro, thanks for the kind words. I’m sure I’ll be able to convince the girls that we should visit you in Almería one day – especially if I tell them that the lack of camels is compensated by an abundance of tortillas 😋
      Enjoy your time in Spain and take care!
      ¡Abrazos!

  4. Une belle découverte du désert de Gobi : pour vous qui l’avez faite en réel, mais aussi pour nous, vos lecteurs.
    Pédro a raison : la rédaction du livre du ” grand voyage ” a commencé. Vos pouces ont dû chauffer en tapant ce long récit sans avoir d’ ordinateur …
    Prudence pour la suite🙏 car plus de risques sur les vélos que sur les chameaux. Gros bisous 🥰

    1. Sylvain Reboux

      On ira tout doucement et on fera très attention de ne pas se faire renverser par un mouton ! Là où on va, il y en a beaucoup plus que des voitures et ils vont bien plus vite 😀. Quant au récit, on écrit en fait un peu tous les jours : ça occupe et ça permet de mieux digérer ce qu’on a vu dans la journée. Un peu comme des chameaux qui ruminent 😁
      Bisous !

  5. Merci pour ce long récit , plein d’anecdotes qui nous fait voyager avec vous dans ce désert inconnu . Vous devez être bien impatients de retrouver vos habitudes de voyageurs à vélo .
    Ont ils bien supporté le voyage ? Les conditions inhospitalières que vous décrivez seront elles aussi probables sur le trajet vélo ? Je vous souhaite plein de belles rencontres et surtout une météo favorable .
    Je vous embrasse .

  6. Merci pour ce beau récit et ce vent chaud et ensoleillé de liberté!
    Fin des vacances, retour à Baden et reprise de l’école demain: l’absence des chers voisins va maintenant se faire sentir. Bonne route, et au plaisir de vous lire encore!
    Aubin

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